Saint-Eustache 29 Nov. 2020

 

L’Avent est une promesse qui lève le coin du voile sur le mystère de Noël. Il nous invite à une hospitalité avisée du mystère dans notre existence. Il nous exerce au déchiffrement de la promesse à venir. Il nous fait entrer dans la joie de trouver la bonne distance qui est respect de Dieu et du prochain. Il façonne notre vie pour approcher l’impossible de la Nativité.

1er Dimanche de l’Avent

La prière d’ouverture de cette messe lève le coin du voile sur Noël à venir : il s’agit dans ce temps de l’avent de préparer une rencontre, la grande rencontre du seigneur à tout instant de sa venue : et il s’agit pour les fidèles « d’aller avec courage à la rencontre du Seigneur » comme nous l’avons demandé dans l’oraison de la messe. La fête de Noël bientôt commémorera cette rencontre avec ce Dieu qui seul est humain.

Se mettre en route

Pour le moment nous sommes invités à une mise en route… Oh pas un long chemin… Cette mise en route qui nous laisse entrevoir de quoi il s ‘agit ne consiste pas à traverser les mers, à pénétrer les nuages ou de franchir les montagnes comme l’écrivait saint Bernard de Clairvaux (Sermon 1 pour l’Avent). La route n’est pas longue ; il s’agit de rentrer en soi même pour courir au-devant de Dieu, pour nous mobiliser et nous rassembler, nous recueillir en allant vers lui. Le prophète Isaïe nous projette dans cet avenir : « Il arrivera dans l’avenir » : c’est une promesse de Dieu car « Oui, il y a un avenir », un avenir ouvert. Il mobilise notre vigilance car cet avenir est de tout instant comme l’avait intuitionné le philosophe Kierkegaard qui parle de « l’instant » comme celui de la rencontre du Dieu dans le temps. La rencontre est peut-être imminente car « Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ », écrivait saint Paul. Dieu n’a pas d’heure, et le Fils de Dieu, le maitre (Kurios) de la maison, n’a pas non plus d’heure pour venir. C’est bien pourquoi, dans la prière et le service, nous  le guettons à toute heure, le soir, à minuit, au chant du coq ou au matin.

La procrastination

Cette imminence de la rencontre de Dieu dont témoignent les catéchumènes rencontre notre procrastination. Bien des fois nous sommes pris dans la conviction qu’il n’ y a pas d‘avenir, enfermés que nous sommes dans le malheur familial, professionnel ou psychique. Toutes nos belles actions peuvent apparaître selon le prophète « comme du linge souillé. » Nous-mêmes sommes comme des feuilles tombées, sèches, inertes, vaines, désertées par la vie, et la seule chose qui nous soulève encore, c’est la bourrasque du péché. Et le vent qui chasse les feuilles ne leur redonne jamais la vie ; il les emporte seulement un peu plus loin, toujours aussi sèches, inutiles et déçues. Et la méthode du cher Émile Coué ne sert de rien pour se convaincre d’un avenir possible. Tout semble bouché. Nous voyons sans doute trop loin…. et tout apparaît inaccessible. La procrastination nous menace, c’est toujours demain que nous agirons. Pourtant l‘avenir, c’est maintenant pour l’Évangile. L’Instant favorable, c’est aujourd’hui. La vigilance c’est pour tout de suite, même si…. juste un coin du voile est soulevé.

Celui qui s’annonce en toute discrétion n’est pourtant pas un inconnu pour nous. Nous percevons son frémissement, nous le reconnaissons même à son ombre. Car il ne fait que retrouver les siens. Il ne vient pas comme un étranger. Le considérer tel c’est déjà se rendre soi-même inaccessible à sa venue. Alors qu’ils sont si nombreux ceux et celles qui l’ont trouvé malgré eux sur leur route comme un ami bien connu qu’il leur a bien fallu reconnaître plus intérieur à eux-mêmes qu’ils ne l’imaginaient.

La veille ou le divertissement

Veiller est alors une disponibilité, une ouverture pour reconnaître la venue toute proche de quelqu’un que nous reconnaitrons ….car il ne nous est pas étranger. C’est tout l’opposé du personnage de Drogo dans le livre de Dino Buzzati, Le désert des tartares. Drogo se rend compte aux derniers instants du roman que son véritable adversaire n’était pas l’armée étrangère mais la mort. Il réalise alors que l’attente et les préparatifs d’un improbable combat n’ont été qu’un divertissement, une occupation, qui lui a permis d’oublier cette ennemie dont il avait si peur. La veille évangélique n’est pas le divertissement. Bien des aspects de notre vie relèvent du divertissement. Celui-ci nous rend étranger les uns aux autres ; dans le roman de Buzzati après quatre années, Drogo obtient une permission de deux mois et retourne en ville, mais il est étranger à sa mère, et aussi à son amour de jeunesse avec qui il lui suffirait d’un mot pour renouer le lien.

Le portier

Qu’est-ce donc que la veille à laquelle Jésus nous appelle aujourd’hui ? le portier de l’allégorie prise par Jésus est celui qui veille sur ce qui entre et ce qui sort dans notre vie, dans notre conscience, dans notre cœur. Une circulation intense de pensées, de réactions, de projets emprunte notre porte intérieure, celle-là même où Jésus aussi vient frapper pour s’asseoir près de nous et prendre le repas avec nous (Ap 3, 20) en cette eucharistie.

Que voulons nous laisser entrer ? Qui franchit ma porte intérieure ? Quel goût a ce que je laisse entrer : amertume ou isolement, inconsistance ou bien paix et générosité, courage et persévérance ? Dans le premier cas, amertume ou isolement, inconsistance, je crierai au secours vers Dieu en demandant son pardon et dans le second, paix et générosité, courage et persévérance, je serai dans la reconnaissance avec le prophète Isaïe : « C’est toi notre père… C’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main » et avec saint Paul je dirai : « Aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ ».

A la manière des préludes des fugues de Jean-Sébastien Bach le coin du voile a été levé aujourd’hui sur la rencontre de Celui qui vient. Noël bientôt en actualisera la mémoire pour tous les chrétiens. Comme dans ces préludes, le thème de la fugue et son contraire se font entendre. Celui qui veille l’entendra et ne les confondra pas. A la façon du portier, notre hospitalité à Dieu n’est pas sans discernement sur qui entre et sort de nous. Telle est la grâce de la veille que nous demandons en ce jour.

 

Père Jean-Louis Souletie

Doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris