« Masques et bergamasques »

« Masques et bergamasques »

J’emprunte ce titre à Gabriel Fauré car il chante à mes oreilles, mais la Suite opus 112 qui porte ce titre, composée par ce musicien, n’a rien à voir avec mon propos. Davantage cette citation, un peu ressassée, de Luigi Pirandello : « Vous apprendrez à vos frais qu’au cours du long voyage de la vie, vous rencontrerez beaucoup de masques et peu de visages ». Je suis tombé sur cette citation alors que je cherchais une entrée en matière pour écrire cet éditorial, qui tombe, ô heureuse coïncidence, le dimanche où dix lépreux, – soit dix visages mangés et masqués par la lèpre –, vont être guéris par Jésus. Dix masques de laideur se présentent devant Jésus, mais un seul Visage reviendra à lui, rayonnant de gratitude. Le visage transformé du Samaritain – peuple honni par les Juifs, double peine avec la lèpre –, ce visage irradie d’amour et de reconnaissance envers ce Sauveur inespéré ! Bas les masques ! Seule compte l’adoration en esprit et en vérité ! Ni le temple de Jérusalem ni le mont Garizim, mais seulement, et dorénavant : « Toi et Lui » face à face !

Ces dix exclus n’ont pas choisi, bien sûr, de se dissimuler sous un masque, lequel est si affreux que l’on pourrait le qualifier de mortuaire tant la lèpre dévore peu à peu les individus. Mais les masques derrière lesquels nous nous dissimulons plus ou moins pendant notre vie ne peuvent-ils pas être mortifères ? On étouffe derrière un masque ! J’ai le souvenir d’enfance d’un certain masque de Carnaval qui me donnait un aspect tout autre – séduisant, hideux, amusant peut-être, je ne sais plus –, mais je me souviens encore de l’odeur âcre du carton plaqué sur mon visage et qui m’empêchait de respirer et qui déformait la réalité des choses telles que je pouvais les percevoir à travers la découpe des orbites inadaptées à mon visage poupon. Le masque nous étouffe, tout en déformant et faussant notre perception de la réalité. Il nous dupe nous-mêmes tout en mystifiant les autres.

Masques et bergamasques ! La vie ne serait-elle qu’un interminable bal masqué ? Avons-nous autant de masques dans notre magasin d’accessoires que d’individus rencontrés ? Heureusement – si l’on peut dire – les épreuves multiples de la vie arrachent peu à peu, douloureusement, les épaisseurs de lèpre maligne qui nous déforment et nous façonnent autre que nous sommes. La vérité vous rendra libres, la vérité de notre visage, une fois épuré de ses masques successifs, est le reflet de notre vérité… et le reflet de La Vérité qui nous vient Du Véritable ! N’ayons pas peur de nous envisager – partiellement, s’entend – au travers du regard transfigurant du Christ. Un chrétien ne doit-il pas avancer à visage découvert, pour mieux refléter et rayonner Celui qui l’habite ?

Dieu seul connait notre vrai visage, bien sûr ! Oui, Lui seul ! Nous n’en aurons jamais une pleine perception nous-mêmes, c’est impossible, la surprise finale sera totale. Il nous voit tels que nous sommes, et Il nous aime tels que nous sommes. Même devant Lui, trop souvent, nous osons porter un masque. Nous voulons paraitre à ses yeux comme Il aimerait que nous soyons : “Il ne pourra m’aimer que si je suis comme-ceci ou comme-cela !” Le penser est méconnaître notre Seigneur. Expédions ce genre de pensées aux gémonies, et méditons plutôt cette sentence du Nouveau Testament (1 Jean 3:2) : « Nous savons que, lorsque le Christ paraîtra, nous serons semblables à Lui, car nous le verrons tel qu’Il est. » Le plus beau et le plus vrai des visages ! Étourdissant face à face annoncé ! Fascinante contemplation en perspective ! Lui, Il connait notre vérité depuis toujours. Quant à nous, nous serons enivrés par un double sujet de jubilation : Le découvrir tel qu’Il est, et – ô sublimité – nous découvrir semblables à Lui !

 

Jean-Marie Martin, oratorien à Saint-Eustache



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