L’ascension sens dessus-dessous

Sur ce tableau de Salvator Dali représentant l’Ascension, le Christ ne s’élève pas dans les hauteurs, mais il est renversé, ramené à une position hybride entre l’attitude allongée dans le tombeau et la posture sur la croix (ses mains sont encore crispées sous la douleur). On pourrait dire que le mystère ascensionnel se montre ainsi sens dessus-dessous. C’est bien le reflet de notre époque, de notre monde en maints endroits, et notamment chez nous, en ces mois printaniers qui voient éclore les clochettes odorantes du muguet et les grappes enivrantes du lilas, alors que s’élève en même temps la puanteur des fumigènes, des pneus qui se consument, pendant que les boulons volent, les marteaux fracassent, le crack circule, les cocktails molotov incendient, les matraques répriment. Tout lasse, hélas, rien ne passe, alors tout casse. Tout est sens dessus-dessous, et bien souvent même, sang dessus-dessous !
Lors de son Ascension, le Christ ne fuit pas le monde : ce monde, il l’a sauvé, ce n’est pas pour se sauver de lui. Au contraire, et paradoxalement, il veut s’en rapprocher davantage encore. Il veut en investir toutes les réalités et accomplir une incarnation plus globale et universelle à travers les Baptisés. Observons la toile : le Christ ne s’élève pas à la verticale, il s’insinue dans une dimension nouvelle empruntant ce tunnel de lumière qui se déplace sur une étendue aquatique, planant sur la surface des eaux. Il recrée notre monde en faisant passer les eaux primitives par sa mort et sa résurrection ; ainsi renouvelées, elles deviennent eaux baptismales électrisées de sa Lumière. Le Christ se fond dans notre histoire pour mieux nous faire entrer dans l’Éternité. Une Éternité encore inaccessible pour le vivant, mais pourtant à notre portée, qui est là toute proche derrière le voile de notre quotidien. Nous respirons en elle, nous évoluons à travers elle, nous pensons en elle, nous aimons en elle, nous aimons grâce à elle. « Je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »
On pourrait reprocher à l’artiste d’avoir omis de reproduire les plaies du crucifié, qui sont pourtant un élément essentiel de reconnaissance, dans le sens de reconnaître (pour ses apôtres), mais aussi de gratitude éternelle (de notre part.) Pourtant, le Christ est marqué à tout jamais de ce que les humains lui ont fait subir, on ne peut pas en effacer les traces, elles sont la preuve de son amour incommensurable pour nous. Il les emporte pour les présenter au Père comme blanc-seing. Ce Père, le voici sur la toile au dessus du visage du Christ, on découvre un visage lisse et jeune, presque féminin, qui se penche et le fixe, évocation de l’éternelle jeunesse de Dieu, de sa féminité. La colombe frémissant d’Amour et qui représente l’Esprit-Saint, se trouve à sa place, entre le Père et le Fils. Cet Esprit va bientôt entrer en scène à son tour – bien qu’il ait été présent et agissant en tout – il s’apprête à venir insuffler en nous la force d’accomplir la mission qui nous est confiée par le Christ.
Jean-Marie Martin, de l’Oratoire, vicaire.