Commentaire de l’évangile du dimanche 8 octobre 2023 en lien avec l’œuvre de Marc Lohner exposée dans l’église pour « percevoir la présence du Royaume de Dieu »

 

Profitons de l’installation de l’œuvre de Marc Lohner dans notre église pour approfondir un point difficile mais essentiel de l’évangile d’aujourd’hui. Nous venons de lire, ou plutôt de relire, la célèbre parabole des « vignerons homicide » (Matthieu 21 :33-43). Quand Jésus la prononce, il s’inspire d’Isaïe, un autre passage que celui que nous venons de lire (Isaïe 5/1-7) : le prophète parle de la persécution récurrente dont sont victimes les prophètes de la part des responsables du peuple juif. C’est ce que les exégètes appellent une allégorie, un petit conte dans lequel ceux qui sont visés sont clairement identifiables.

 

Jésus en fait une parabole, dont les protagonistes sont moins importants à prendre en compte que la finale, qui est ici terrible : « Le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits ». Faut-il en conclure que le peuple d’Israël serait rejeté ? Sûrement pas, une parabole n’est pas une sentence, ni un jugement, c’est un appel, une parole qui libère, une porte qui s’ouvre. La parabole appelle à la conversion. « Je ne suis pas venu pour condamner mais je suis venu pour sauver »

 

Néanmoins Jésus ne transige pas : « Le Royaume de Dieu vous sera enlevé ». Et pour appuyer son appel, Jésus le double, une version encore plus concise et explicite : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs (Jésus lui-même) est devenue la pierre d’angle (Celui sur qui tout repose) ! » Le Royaume de Dieu, qu’il est venu inaugurer parmi les hommes est offert non pas seulement au peuple juif, qui dans un premier temps passe à côté, mais à tous les hommes et femmes de ce monde.

 

Nous voilà rassurés, il est aussi pour nous aujourd’hui, mais en même temps dubitatifs ! C’est bien beau ce royaume, on est content d’y être invités, mais il est où ? Comment on le trouve ? Qui d’entre nous peut nous dire de quoi il est fait aujourd’hui, comment on se met à son service, comment on en recueille les fruits dont parle Jésus ?

 

Pour Jésus le Royaume est une évidence : c’est le don de son Père avec lequel il est en communion permanente. Pour nous c’est un mystère. Nous pouvons tout au plus « ressentir » sa présence dans des moments exceptionnels de notre vie, mais nous ne pouvons le décrire. C’est la difficulté d’un mystère : il est là comme une évidence, mais il est inexplicable et insaisissable.

 

Pas tout-à-fait cependant, je voudrais y réfléchir avec vous un instant ce matin. Le moyen que nous avons d’aborder le mystère c’est l’art. Car nous sommes tous dotés, artistes ou non, d’un regard qui nous permet de percer le mystère. Oui, c’est un regard actif, un regard capable de créer ce qu’il voit —les spécialistes disent « un regard performatif », mais peu importe les spécialistes— un regard pour dominer le mystère pour qu’il devienne non pas un savoir mais une évidence.

 

Ce regard est donc aussi celui des artistes. « Les artistes et les croyants sont du même côté du ciel », c’est le titre que j’avais donné à un festival (en m’inspirant du poète Jean Grosjean). Et cela motive l’invitation que nous faisons ici à Saint-Eustache chaque année à un jeune artiste des Beaux Arts : cette année Marc Lohner (qui succède à Hélène Janicot et Dhewadi Hadjab). Faisons rapidement un petit détour par l’œuvre qu’il a créée cette année. Ces lés de tissus qui nous restituent en grand ce qui d’habitude nous reste invisible quand nous regardons notre église, tissus qui multiplient les colonnes. Il y reproduit les photos de taches et de traces d’outils, des graffitis effacés, des jointures de pierres, bref la surface des colonnes que nous percevons bien entendu, mais dont nous ne gardons pas conscience. Nous voyons les colonnes, mais nous ne les regardons pas, parce que nous synthétisons la colonne dans l’image que nous en fabriquons pour la voir. Car nous fabriquons toujours l’image de ce que nous voyons.

 

C’est le même phénomène avec la décoration de l’époque Baltard, ces guirlandes de feuillages et ces arabesques rehaussées d’or ne sont pas retenues par la conscience du visiteur. Dans la chapelle de la Vierge, il perçoit parce qu’il la compose, une chapelle chaleureuse accueillante, dans laquelle il se sent bien et à l’aise pour méditer ou prier, une chapelle déjà silencieuse et sacrée, charger une dimension affective.

 

L’image que nous avons du lieu où nous nous trouvons, nous la fabriquons à partir des éléments que nous voyons le plus souvent sans en avoir conscience. Soit nous regardons les traces sur la surface des pierres, et nous ne voyons pas l’église ; soit nous regardons l’église et nous oublions les traces sur la surface des pierres. Double regard opposé pour se forger l’image que l’on va voir. Marc Lohner nous fait voir les deux en même temps :

deux regards qui ne peuvent être simultanés mais que l’artiste rend simultanés. Une belle occasion de ressentir et d’habiter le silence et l’espace qui séparent le regard et la chose regardée.

 

Les signes et les traces que nous propose aujourd’hui Marc Lohner sont aléatoires, « non faites de main d’homme » selon le titre qu’il a donné à son œuvre. Elles donnent à notre église son ambiance propre : celle d’un lieu habité depuis longtemps, dans lequel on est protégé et accueilli par ceux qui nous ont précédés. Les traces en sont la mémoire et la présence presque invisible.

 

Le regard que l’artiste induit chez le spectateur est un regard actif, un regard capable de faire exister ce qu’il voit. Ce regard que l’artiste, qui nous stimule par sa création, nous entraîne à utiliser, est un regard qui nous permet de percer le mystère, un regard qui nous permet de créer une image évidente, mais il est inexplicable et insaisissable.

 

Partant de là, je reviens immédiatement au mystère du Royaume de Dieu.

Relisons saint Paul :

« mes frères, tout ce qui est vrai et noble,
tout ce qui est juste et pur,
tout ce qui est digne d’être aimé et honoré,
tout ce qui s’appelle vertu
et qui mérite des éloges,
tout cela, prenez-le en compte.

(…) Et le Dieu de la paix sera avec vous. »

Paul nous donne les signes et les traces du Royaume dans la vie de chacun, pour que nous puissions ressentir fortement cette présence du Royaume dans notre vie.

Tout ce qui est vrai et noble, aujourd’hui ; tout ce qui est juste et pur, aujourd’hui ; tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, aujourd’hui ; tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, aujourd’hui ; tout cela, prenez-le en compte. C’est le Royaume de Dieu !

 

Père Jacques Mérienne, vicaire à Saint-Eustache