Très chaleureuse, Qiong Er m’accueille en me faisant la bise et en me tutoyant d’emblée. Elle est accompagnée de deux assistants, deux parmi de nombreux autres, car Qiong Er est très entourée… ce que l’on comprend face à la monumentalité de ses installations : impossible de parvenir seule à un tel résultat ! Pour l’heure, intriguée et intimidée face au CV impressionnant de Qiong Er (qui est exposée dans les plus grands musées), j’ai envie de mieux connaître la personne.

Qiong Er raconte modestement qu’elle n’a pas choisi d’être artiste, car étant petite-fille et fille d’artiste (son père est l’architecte du musée de Shanghaï), son frère et elle ont été tous deux encouragés dans cette voie. « Jusqu’à mes 6/8 ans, soit je peins, soit je vais quelque part pour peindre ». Comme elle est douée, ses œuvres reçoivent des prix, et elle peut devenir l’élève de deux grands maîtres. Elle apprend la peinture à l’encre, la calligraphie, puis à l’université Tongji, elle se spécialise en art et design. Elle souhaite ensuite « occidentaliser » sa formation, et a le culot d’intégrer la fac de lettres de Nice quasiment sans parler français. Elle travaille alors avec acharnement pour rattraper son retard en quelques mois, ce qui va lui permettre ensuite d’intégrer l’ENSAD (Ecole nationale supérieure des arts décoratifs), où elle étudie de 2001 à 2003. Elle déborde déjà de projets : en 2009, elle cofonde avec Hermès la maison Shang Xia, qui commercialise des produits (meubles, porcelaine, œuvres d’art…) issus du savoir-faire chinois. Elle en est la directrice artistique jusqu’en 2021, puis décide de poursuivre sa route de façon indépendante. Ce qui la motive aujourd’hui est « l’art universel » : elle cherche les points communs de l’humanité depuis sa création ; elle aime interroger des civilisations anciennes. Que ce soit au musée Guimet (en 2024-2025) ou au musée de l’histoire romaine à Narbonne, elle crée des créatures mythiques qui entrent en dialogue avec les collections antiques de ces musées, et exaltent de grandes valeurs de l’humanité : bravoure, sagesse, bienveillance, fraternité, etc.

Mariée à un Français, mère de 5 enfants (entre 35 et 11 ans), Qiong Er vit aujourd’hui entre la France, où elle passe 70% de son temps, et Shanghaï. À Paris, elle a un petit atelier de réflexion ; à Bordeaux, un atelier plus grand lui permet de créer de plus grands formats. Enfin, son atelier en Chine lui permet de réaliser des maquettes à l’échelle réelle.

J’interroge Qiong Er sur les joies et les peines de son métier. Elle rectifie : « Ce n’est pas un job. Être artiste, c’est à la fois une passion et une mission ». Elle reconnait cependant que la difficulté pour un artiste est qu’il doit réunir des qualités fort différentes : la créativité d’abord, le savoir technique ensuite (sinon le projet reste conceptuel !), le leadership enfin, pour motiver son équipe et mener à bout son projet. Pour Qiong Er, j’ajouterais qu’elle possède également une volonté de fer et de la persévérance ! L’installation de Saint-Eustache est le fruit de toutes ces qualités.

 

Odile Guégano, chargée de communication pour la paroisse Saint-Eustache