Homélie du frère Gilles-Hervé Masson o.p., 15 mars 2020

Homélie du frère Gilles-Hervé Masson o.p., 15 mars 2020

3ème dimanche de Carême

Ex 17, 3-7  / Ps 94 (95) /  Rm 5, 1-2.5-8 / Jn 4, 5-42

Chers frères et sœurs, nous traversons incontestablement des temps qui sont très particuliers, et c’est sans doute par là qu’il faut commencer. Nous traversons ces dimanches de Carême où très nombreux sont ceux et celles qui ne pourront pas se rassembler pour célébrer l’eucharistie. Je ne peux pas non plus ne pas penser à ceux pour qui le Carême est une démarche très particulière : nos catéchumènes, tous les catéchumènes et ici, à Saint-Eustache, Adel-André et Florent, puisque du coup les rendez-vous (les scrutins, avec ces grandes pages d’Évangile que nous allons lire de dimanche en dimanche) ne pourront pas leur être assurés dans les conditions habituelles. Ce sera quelque chose de beaucoup plus modeste, et au moment où nous parlons, on ne sait même pas tout à fait si nous serons en mesure de célébrer la Semaine sainte ensemble. Mais pour autant, il me semble qu’il ne faut pas délaisser ou déserter notre chemin de Carême. Au contraire, il faut continuer de marcher avec le Seigneur. 

Le Carême de cette année, il est structuré comme nous le connaissons bien, c’est à dire qu’il y a d’abord les deux premiers dimanches par lesquels nous passons toujours : le dimanche du départ au désert, le dimanche dit de « la tentation », et puis il y a le 2ème dimanche que nous avons vécu la semaine dernière, le dimanche de la Transfiguration. Et ensuite il y a les trois grands Évangiles  qui accompagnent les catéchumènes, qui leur disent à chaque fois quelque chose du Mystère du Christ : la rencontre avec la Samaritaine – tout cela ce sera dans l’Évangile de Jean – et aujourd’hui c’est au chapitre 4, puis ce sera au chapitre 9ème, la rencontre avec l’aveugle-né, et enfin ce sera au chapitre 11ème, la rencontre avec Lazare, la rencontre aussi avec Marthe, et avec Marie. 

S’il est vrai que le 1er dimanche, le dimanche de la tentation, nous met peut-être devant ce qui fait le drame de notre vie, à savoir cette condition qui est la nôtre de devoir toujours choisir, cela nous met en même temps devant notre fragilité, car nos choix ne sont pas toujours les bons, non plus que les meilleurs. Mais toujours il nous faut choisir. C’est à dire qu’il nous faut nous mettre à l’écoute de ce qui nous parle, et alors deux voix peuvent se faire entendre, et j’aime bien le rappeler. La première voix (v-o-i-x), c’est celle du Père, qui retentit au moment du Baptême du Seigneur Jésus – dans l’Évangile selon saint Matthieu c’est vraiment juste avant l’épisode de la tentation – et cette voix du Père qu’est-ce qu’elle dit, d’abord au Seigneur, mais aussi à chacun d’entre nous ? Elle dit : « Tu es mon enfant bien-aimé », elle dit « Tu es mon enfant bien-aimé, en toi je trouve ma joie. » Et puis il y a l’autre voix , la voix du tentateur, la voix du père du mensonge, la voix de celui que l’on appelle Satan. C’est la voix qui essaye de couvrir la première, une voix qui s’intéresse beaucoup moins à nous, mais qui le plus souvent, essaye de nous renvoyer une image prétendument avantageuse de nous-mêmes, essaye de nous affranchir de la Parole d’amour qui nous est adressée et qui nous constitue comme enfant de Dieu. La tentation c’est l’impératif de choisir et c’est ce qui fait qu’il faut essayer de cultiver notre cœur pour qu’il soit toujours plus sensible à la parole d’amour que le Père, qui est notre source, nous adresse plutôt qu’à la parole double, la parole biaisée, qui pourrait nous détourner de cet amour, qui pourrait nous détourner d’agir en union avec la volonté du Père : volonté de justice, volonté d’amour, ambition de plénitude pour nos existences. 

De fait, le 2ème dimanche, celui de la Transfiguration, nous met devant cet extraordinaire potentiel d’infini qui est le nôtre. En rigueur de termes, la Transfiguration c’est ce moment où le voile est un peu levé sur le Mystère du Seigneur Jésus. Il vient à  nous sous les espèces d’une humanité très ordinaire, tellement ordinaire qu’on pourrait ne pas la remarquer et, à un moment donné, il est donné à quelque-uns, toujours les mêmes, Pierre, Jacques, Jean, de voir le voile se lever, de voir de quoi cette humanité du Seigneur Jésus est l’écrin : elle est l’écrin de la gloire de Dieu, mais cette gloire de Dieu, ce n’est pas une gloire « tape à l’œil ». Pour un instant elle se révèle comme éclatante, mais en réalité, cette gloire de Dieu, elle est dans cet écrin d’humanité, cet écrin d’humilité, non pas comme un rayonnement sur-lumineux d’abord, mais comme une intensité d’amour reçu d’en haut, vécue intensément, et qui a vocation à se partager. 

Et le Transfiguré que l’on voit il nous est dit qu’il dialogue avec Moïse et avec Elie, c’est à dire qu’il dialogue avec la Torah, et avec toute la Prophétie, puisque MoÏse et Elie sont les grandes figures qui dominent tout cela. Et de quoi parlent-ils ? On nous le dira ailleurs, il est question de « son exode » qu’il va accomplir à Jérusalem. On comprend alors que ce moment de sur-lumière nous est donné pour nous préparer à cet autre moment, celui de la révélation ultime de l‘amour de Dieu, et qui aura lieu là où il n’y aura plus de lumière, sur le Golgotha, sur la croix, dans la nudité d’une humanité déchirée. 

Et alors maintenant que nous avons traversé cela nous abordons de grands Évangiles. Une première remarque, qui est extrêmement simple, comme vous le noterez : ces pages d’Évangile sont très longues, très développées. On ne peut jamais les embrasser entièrement lorsque l’on doit prêcher sur ces grands moments. Alors, que peut-on en dire ? 

D’abord une chose qui s’applique vraiment aux trois. Ces trois dimanches, le 3ème, le 4ème, et le 5ème dimanche de Carême, sont des dimanches de « rencontres », et ils nous en disent très très long sur la « méthode de Jésus »:  Il va vers les gens, ou il accueille ceux et celles qui viennent vers lui. Et à chaque fois, il est question d’une « rencontre », et dans la rencontre il sera question d’un « dia-logue », et le cœur de cette rencontre et de ce dia-logue, de cet échange de paroles – car Jésus ne monologue pas, il dialogue, il sollicite la parole de qui est en face, il rejoint les questions de celui ou celle avec qui il parle -, mais au cœur du  cœur de cette rencontre et de ce dialogue, in fine, ce dont il est question, c’est toujours de découvrir un peu plus, un peu mieux, qui est le Seigneur Jésus. 

Vous vous souvenez, parce que j’aime bien le rappeler, il y a ce mot d’ordre qui nous est donné dans la première oraison du Carême, je l’ai souvent citée, mais j’aime à la citer encore, où nous demandions au Seigneur dès le début de la première messe, au jour du dimanche de la tentation : « Accorde-nous Seigneur de progresser tout au long de ce Carême dans la vraie connaissance de Jésus le Christ, et de nous ouvrir à son Mystère par une vie de plus en plus fidèle » 

Le deuxième point que l’on peut noter, et c’est tout particulièrement vrai pour cette page  d’Évangile d’aujourd’hui, je n’en retiendrai que quelques points très légers. Le premier point qu’on peut noter, c’est celui-ci : dans la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, tout est fait pour nous dire qu’au fond c’est une rencontre qui n’aurait pas dû avoir lieu. Elle appartient au genre des « rencontres impossibles », tout s’y oppose, indépendamment même de la volonté des personnes : leur extraction, leur genre, leurs origines, leurs appartenances …, tout fait qu’ils n’avaient pas vocation à se rencontrer, à entrer en dialogue. Il est Juif, elle est Samaritaine, et Jean prend bien soin de nous dire que les premiers ne veulent rien avoir à faire avec les seconds ! Il est homme, et elle est femme, bref rien que cela suffisait à dresser un mur entre les deux (mur des convenances ou mur de l’inimitié ancestrale ou …). Et pourtant, la rencontre a lieu, et il est assez beau de noter comment est-ce que cette rencontre a lieu. 

Elle s’inscrit dans le quotidien, et même le quotidien pénible de cette femme, qui vient faire la corvée d’eau. Et puis il y a Jésus qui lui aussi est fatigué, il est marqué par les voyages qu’il fait, par les efforts qu’il doit fournir, et il se trouve qu’il est non loin du  puits ou assis margelle, parce qu’il a soif. Et dans la quotidien de cette femme, une phrase va surgir, et c’est celle que le Seigneur Jésus lui adresse : « Donne-moi à boire ! » Quelque chose qui nous dit vraiment le désir de rencontre du Seigneur avec chacun, avec chacune, avec tout homme, toute femme de bonne volonté. Et comme nous le notons et comme j’y insiste, absolument sans préalable, sans présumer des circonstances dans lesquelles cette rencontre peut avoir lieu. Elle s’inscrit, il faut le redire, dans le quotidien de cette femme de Samarie. 

Et ensuite il va être question, comme toujours chez Jean, dans un mélange des plans, de deux choses : la femme, très terre à terre si l’on peut dire, s’intéresse à la pénibilité de son travail, et lorsque le Seigneur lui parle d’une eau qui étancherait la soif pour de bon et une fois pour toutes, elle est encline à lui demander de lui procurer cette eau-là. Mais Jésus, parle évidemment sur un autre registre. Et la citation que je voudrais extraire, parce qu’elle peut parler à chacun d’entre nous qui se laisse rejoindre par le désir du Christ, qui se laisse rejoindre par le désir que le Christ a d’étancher toute soif, voici la citation que je retiens : « Quiconque boit de cette eau – dit Jésus à la Samaritaine – aura soif de nouveau, mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif. » Et c’est surtout sur cela sur quoi je veux insister : 

« et l’eau que je lui donnerai, deviendra en lui, une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » 

Il est intéressant de voir …, on est dans saint Jean !, qu’à d’autres moments saint Jean écrira des choses comme par exemple : «  Je suis venu pour que vous ayez la vie, et que vous l’ayez en plénitude. » ou bien il dira qu’il est venu pour que sa vie soit en nous, ou bien il dira aussi, Jésus dira : «  Je suis venu pour que vous ayez la joie que vous l’ayez en plénitude »:  abondance de joie, ou « Je suis venu pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » 

Toutes manières de dire que le Seigneur ne vient pas nous faire des dons destinés à passer. Ce qu’il vient faire, c’est ouvrir en nous quelque chose. Ici, ça tient dans ces quelques mots :  une source, une source jaillissant pour la vie éternelle. 

La vie que nous recevons au baptême, c’est bien celle-là. C’est cette vie du Seigneur qui sans arrêt peut irriguer nos existences, peut habiter nos pensées, peut habiter notre désir, peut l’orienter, peut orienter l’oreille de notre cœur vers la voix d’un Père qui constamment va nous dire qu’il nous aime, et que la vie qu’il partage avec son Fils Il souhaite que nous soyons mis en circuit avec. 

Je ne peux pas m’empêcher comme souvent, de retenir un deuxième aspect de cette page d’Évangile, parce qu’il est quand même très remarquable. A un moment donné, et ça aurait pu être une indélicatesse, Jésus dit à la femme : « Va chercher ton mari. » Et elle lui dit « je n’ai pas de mari ». À ce moment-là Jésus semble presque lire dans sa vie et il lui dit : « oui tu en as eu cinq et celui que tu as maintenant ce n’est pas ton mari, là tu dis vrai ». La réaction de la Samaritaine est toujours étonnante. Elle aurait pu s’offusquer d’un regard indiscret, peut-être inquisiteur, peut-être un peu juge sur sa vie. Au lieu de cela, elle s’exclame : « Je vois que tu es un prophète ! » Elle ne se sent pas du tout gênée par le regard de Jésus mais ce qu’elle retient, c’est que cet homme-là est certainement singulier. S’il peut regarder ainsi dans sa vie, s’il peut l’envisager de cette manière-là, alors peut-être, il peut parler de choses probablement plus importantes. Et c’est ainsi que, presque sans transition, on va changer de niveau et non plus parler peut-être des aléas de la vie de cette femme, mais parler de l’adoration, parler de Dieu, parler de l’adoration en esprit et en vérité. 

Il me semble que sur ce trait de la conversation entre Jésus et la Samaritaine, quelque chose nous est dit, qu’on s’est dit dès le début du Carême. Le Carême ne consiste pas d’abord à focaliser toute notre attention sur notre condition de pécheurs, sur nos pauvretés, sur toutes nos limites,. Bien sûr que cela fait partie de la démarche du Carême que de se regarder avec lucidité et avec humilité, mais le Carême profondément, c’est une démarche de contemplation, et c’est dans la lumière d’un regard posé sur le Dieu de miséricorde, que nous pouvons regarder, peut-être affronter, notre condition bien réelle de pécheurs. Pour revenir à ce que nous disions au début, d’êtres qui parfois écoutent plus la parole de leur propre cœur, pas encore tout à fait grandi aux dimensions de Dieu, plutôt que la voix du Père, qui leur professe un grand amour, qui leur dit que sa joie est dans ses enfants, dans ceux et celles qu’il aime, et que son ambition pour eux, est une ambition de vie plénière. 

Alors au moment où nous sommes de ce Carême revisitons et faisons souvent mémoire de chaque étape, pour nous enrichir à chaque pas que vous faisons. Notre vie consiste à faire des choix, et il faut nous entraîner à faire les choix les meilleurs, les plus grands, les plus beaux, les plus clairs. Les choix de la justice, de la vérité, les choix surtout de l’amour en dernière instance. 

La Transfiguration nous redit de quoi l’humanité de Jésus est l’écrin, elle nous rappelle aussi, ce faisant, de quoi notre humanité, notre pauvre humanité comme nous disons souvent, est aussi l’écrin. Et aujourd’hui, la rencontre avec la Samaritaine nous dit que tout est possible, que le désir du Seigneur nous attend, il nous rejoint très exactement, là où nous en sommes, dans nos vies, et avec ce qu’elles peuvent avoir de routinier, de pénible, de fatigant, de pas reluisant, que sais-je… Mais surtout, c’est le désir du Seigneur qui nous rejoint. Et il nous rejoint, pour nous donner la vie, il nous rejoint pour faire jaillir, sourdre, quelque chose en nous. Il pose son regard sur nous non pas pour nous juger, nous enfermer dans ce qui fait nos limites, mais plutôt pour nous indiquer notre voie, cette voie qu’ouvre le regard posé sur le Dieu de miséricorde, cette voie qu’ouvre le regard posé sur le Sauveur en croix, Celui qui donne tout, par amour pour nous. 

Alors, avançons sur notre chemin de Carême, de rencontre en rencontre, pour toujours mieux comprendre quel est le dessein de Dieu sur chacun, sur chacune d’entre nous, quel est le dessein de Dieu sur chaque être humain, tous nos frères, nos sœurs en humanité. 

AMEN



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