Jean-Luc Marion, philosophe et académicien, utilise un aphorisme lorsqu’on lui parle de la société ou de l’Église, qui toujours me réjouit tant il est juste : « La situation est normalement catastrophique. » En effet, où que l’on regarde, ce constat pourrait être posé sur l’économie, la société, les relations internationales ou l’Église : la situation est normalement catastrophique. Ceux qui rêvent d’une paix proche du coma ou de la mort en seront pour leurs frais : les corps humains, individuels ou collectifs, sont traversés de soubresauts imprévus, déroutants ou angoissants. Chaque événement est comme cet époux de l’Évangile en ce dimanche qui vient impromptu à la rencontre des vierges sages et des vierges folles, lesquelles sont toutes endormies. Une panique surgit face à cette arrivée nécessitant l’urgence d’une réponse rapide. De quelles ressources disposons-nous pour faire face à ces événements imprévus ? Avons-nous de cette huile pour voir et accompagner l’événement ? Cette huile ne peut être immédiatement partagée : elle demande le temps de la maturité, de la réflexion, de l’acquisition. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, pour nous, nos familles, nos sociétés, notre Église et nos communautés. Des faits nous angoissent, nous interrogent ou nous inquiètent, et certains jouent sur ces peurs. La seule réponse est celle de la maturité. Celle-ci peut être physique, intellectuelle, affective, politique, artistique, relationnelle… Mais pour devenir un homme ou une femme adulte, cela prend du temps, toujours. A fortiori la maturité spirituelle du croyant : cela prend du temps aussi de devenir un chrétien adulte, conscient et fidèle à l’Évangile tel qu’il est et non tel que nous le rêvons. Face à tous ces événements, il n’y a pas de réponses toutes faites : il y a l’urgence d’un discernement mature et adulte, individuel, qui passe par la prière, la culture, l’information, l’échange et la sagesse de l’Esprit qui nous permettront de ne pas être pris au dépourvu et laissés à la porte. Prenons le temps de cette maturité avant que les événements ne nous rattrapent. Mais nous serons seuls avec notre lampe et notre flacon d’huile : c’est l’irréductible dignité de notre liberté.
Père Pierre Vivarès, curé
