PIERRE ET GILLES A SAINT-EUSTACHE. Seconde édition de « La Force de l’Art » du 24 avril 2009 au 1er juin 2009.
Par Louis Robiche, vendredi 17 avril 2009 à 20:21 :: VIE ARTISTIQUE :: #247 :: rss
UNE INSTALLATION DE LA VIERGE A L’ENFANT
PIERRE ET GILLES A SAINT-EUSTACHE
Installation chapelle nord (baptistère)
UNE INSTALLATION DE LA VIERGE A L’ENFANT
Pierre et Gilles : portraitistes non élitistes
Pierre et Gilles ont pour particularité de réaliser une oeuvre en commun nourrie par leurs voyages, leurs rencontres, leur imaginaire et leur envie partagée de réaliser un portrait. Établis d’abord dans le Marais en 1976, ils se sont installés en 1991, en banlieue parisienne, au Pré-Saint-Gervais.
Le travail de Pierre et Gilles a pour point de départ l’empathie, le plus souvent l’affection, qu’ils éprouvent pour leur sujet. Qu’il s’agisse d’une célébrité ou d’un inconnu, chaque modèle fait l’objet d’une composition unique minutieusement préparée. Pierre et Gilles s’adressent au plus grand nombre en s’inspirant de l’imagerie pop, indienne mais aussi religieuse, connue de tous. Leur travail s’expose dans les musées les plus prestigieux comme sur des sup ports de masse (affiches, couvertures, pochettes d’albums…). Ces caractéristiques expliquent la popularité de ces deux artistes reconnus tant par le grand public que par la scène artistique internationale.
À ce jour, une quarantaine d’expositions ont été consacrées à leur travaux dans le monde entier. Élevés dans la foi catholique, ils entretiennent avec la religion et avec la religiosité, en tant qu’individus et en tant qu’artistes, un rapport respectueux et décomplexé.
À l’initiative du ministère de la Culture et de la Communication,« La Force de l’Art 02 » entend valoriser la création contemporaine française en invitant à découvrir les travaux d’artistes confirmés ou émergents.
Présentée du 24 avril au 1er juin 2009, cette seconde édition restera ancrée autour du Grand Palais, qui l’a vue naître, et dans lequel seront présentées au public plus de quarante créations avec une scénographie insolite.
Hors les murs du Grand Palais, six artistes confirmés et renommés ont accepté
d’investir le lieu parisien de leur choix
pour y créer une oeuvre. Trois musées,
un monument et un lieu cultuel (l’église
Saint-Eustache)accueillent à cette
occasion les artistes qui en ont fait la
demande.
Appelés «Visiteurs» par les
commissaires de la manifestation, Gérard
Collin-Thiebaut au musée du Louvre,
Bertrand Lavier à la tour Eiffel,
Annette Messager au palais de la découverte,
Orlan au musée Grévin ainsi
que Pierre et Gilles à Saint-Eustache
présentent chacun une oeuvre inédite.
Cette rencontre voulue par les artistes avec le grand public dans cinq lieux de la capitale est une invitation à aborder sans intimidation l’art contemporain.
Pour permettre à Pierre et Gilles de réaliser leur projet, __Art contemporain à Saint-Eustache__ a proposé la chapelle latérale nord abritant les fonds baptismaux. En attente de rénovation, cette chapelle prête son emplacement à la présentation de cette installation, signalée comme un chantier, dont la préparation a débuté le 31 octobre dernier.
En participant à cet évènement majeur de la scène artistique « La Force de l’Art 02 », où se retrouvent les artistes qui marquent la recherche d’un art qui soit véritablement contemporain, dans ses expressions et dans sa visée, Saint-Eustache veut clairement manifester sa disponibilité.
À une époque où le religieux ne semble
offrir que la caricature de lui-même, à un
moment où le christianisme semble épuisé
dans notre occident débordant de richesses
et creusé d’incertitudes, dans une période
où le catholicisme donne l’impression
d’être uniquement arc-bouté sur des
contenus figés, il nous semble essentiel de
montrer comment nous partageons en réalité
les joies et les espoirs, les angoisses et
les tristesses, qui caractérisent toute existence
humaine, aujourd’hui comme hier.
En effet, à l’intérieur de notre vie quotidienne
de femmes et d’hommes de foi, d’espérance et d’amour, au milieu des questions
écologiques ou économiques, sociales
ou familiales, nous cherchons sans cesse
tous les moyens d’exprimer et de mettre
en oeuvre cette sourde palpitation qu’est la
relation à Dieu. Cette alliance perpétuellement
nouvelle qui éclaire notre existence,
dans les joies comme dans les épreuves,
nous pousse à servir l’humanité de l’homme,
en particulier dans ses lieux de fragilité
et donc de vérité.
Pour des raisons complexes, et pas seulement à cause des
agitations médiatiques, cette vie secrète et
palpitante apparaît moins que jamais.
Au-delà de toute conviction personnelle,
c’est justement la force des artistes authentiques
de rendre palpable une aventure
intérieure, qui est sans doute commune à
toute l’humanité, mais qui pour nous prend
corps et visage dans un Enfant présenté,
et comme offert, par sa Mère, fille d’Israël.
Il y a chez ceux qui portent ce beau nom
d’artistes, et qui se consacrent à leur art,
au point de renoncer à beaucoup et de traverser
leur expérience intime avec suffisamment
de détachement pour être capable
de la rendre universelle, une capacité à
expliciter les vrais moteurs de l’humanité,
souvent réduits à la consommation.
À Saint-Eustache, notre choix d’accueillir
les formes les plus variées de l’art
d’aujourd’hui vient de cette recherche permanente
de donner corps à ce qui nous rassemble et à ce qui nous transcende.
Mais nous proposons un lieu exigeant à
plusieurs titres. Non seulement l’espace et
l’ampleur des oeuvres déjà présentes oblige
à entrer en dialogue avec des formes
majeures des traditions artistiques. Mais
c’est surtout le dialogue nécessaire avec ce
qu’il y a de plus haut dans l’humanité de
l’homme et ce qu’il y a de plus divers dans
la société, qui conduit les artistes sollicités
à se dépasser.
Il faut en effet que la pertinence du lien entre
la démarche artistique et ce dont le bâtiment
est porteur apparaisse comme une
évidence. Il faut que soient immédiatement
sollicitées les capacités de l’homme de s’interroger
sur l’essentiel et le supérieur.
Il faut que les publics heureusement très
divers qui entrent dans l’église, paroissiens
et visiteurs, touristes et personnes
de la rue, étudiants en école d’art et dévots
de sainte Rita, personnes en recherche
ou heureuses du calme et du silence,
habitués des lieux et passagers éclairs
de ce grand vaisseau, bref que toute
cette humanité avide, joyeuse, inquiète
ou fatiguée, comprenne immédiatement
de quoi il s’agit dans cette oeuvre. Il faut
qu’en étant compréhensible au plus large
public, l’oeuvre soit en même temps suffisamment
élaborée pour nourrir la réflexion
de ceux qui sont prêts à entrer dans une démarche d’interrogation et
même de subversion.
En recevant Pierre et Gilles dans une démarche
qui semble nouvelle à l’intérieur
même de leur histoire d’artistes, Saint-
Eustache propose une oeuvre qui s’inscrit
immédiatement dans l’église. Cette
«Vierge à l’Enfant» va pourtant au-delà
de la simple illustration, en interrogeant
les différences religieuses, mais aussi les
questions bien sensibles de la «diversité»,
qui sont familières au christianisme, né
du métissage entre le monde sémitique
et le monde gréco-romain et porteur d’un
dépassement de toutes les frontières.
Que soient remerciées toutes les personnes
qui ont rendu possible cette participation
de Saint-Eustache à « La Force de
l’Art 02 », non seulement les artistes et
les organisateurs, mais aussi les autorités
de la Ville de Paris, propriétaire de
l’église, et les Monuments historiques,
chargées de la conservation de ce bâtiment
qui appartient à tous. Un grand
merci aussi à toute l’équipe de « Art
contemporain à Saint-Eustache » : grâce
à eux, l’art demeure vif !
Luc FORESTIER,
prêtre de l’Oratoire,
curé de Saint-Eustache
Les artistes plasticiens « visiteurs » de Saint-Eustache depuis 40 ans
La sculpture du «départ des Halles» de Raymond Mason (1969-1971), le triptyque «Altar Piece» de Keith Haring(1990), l’aménagement de la chapelle des charcutiers John Armleder (2001) sont trois réalisations d’artistes du vingtième siècle qui ont trouvé leur place à Saint-Eustache.
Dans les années à venir, un nouveau maître-autel, dont le traitement sera confié à un créateur, représentera un apport contemporain supplémentaire.
Ces oeuvres installées de façon pérenne dans l’église témoignent des liens entretenus par Saint-Eustache avec les artistes plasticiens. Ces liens se reflètent par les contributions qui leur sont demandées dans le cadre du calendrier liturgique (notamment à Noël autour des thèmes de la crèche et de la nativité). Ils se traduisent également par la participation de Saint-Eustache au Festival d’Automne et à la Nuit blanche.
Christophe Huysman, Philippe Perrin, Kees Visser, Javier Tellez, __Charlotte de Maupeou , Quayola__… sont autant d’artistes connus ou moins connus qui ont été inspirés par Saint-Eustache, encouragés à y intervenir ou tout simplement accueillis. Ils ont été les hôtes de ce lieu dans la double acceptation que la langue française accorde à ce mot : à la fois invités et personnes qui invitent. Cette invitation à prêter attention à ce que peuvent nous dire les artistes plasticiens du temps présent, et à leur façon de nous le dire, s’adresse à celles et ceux qui fréquentent Saint-Eustache comme à toute personne qui passe par cette église ouverte sur le centre de Paris.
. Le chantier : une annonce
Un chantier a l’avantage qu’il attire l’attention
sur un lieu devant lequel nous
passions jusque-là avec indifférence. A
l’évidence, un chantier suppose que des
moyens sont employés pour édifier quelque
chose ou restaurer un endroit qui le
mérite.
L’installation de Pierre et Gilles, autour de
leur réinterprétation du thème traditionnel
de la « Vierge à l’Enfant », remplit
cette fonction. Elle attire notre attention
sur une mère et sur un enfant « issus des
minorités visibles » pour employer la formule
politique consacrée. Elle attire notre attention sur des tours, probablement
de l’autre côté du périphérique, qui nous
semblent lointaines. Or, c’est manifestement
le choix délibéré de Pierre et Gilles
d’avoir mis en lumière, dans cette oeuvre
et dans l’installation qui l’annonce, la fertilité
de cet environnement urbain et l’espoir
qu’il porte.
A la jonction de la plupart des déplacements
inter-urbains entre Paris et sa banlieue,
Saint-Eustache accueille naturellement
cette oeuvre dont le thème et sa
réinterprétation sont très justement ancrés
dans notre quotidien.
La Vierge à l’Enfant de Pierre et Gilles :
une édification contemporaine
Depuis presque 33 ans, Pierre et Gilles travaillent sur l’image et plus particulièrement sur le portrait. À leur actif des «photographies» uniques car retravaillées à la peinture ou à l’aérographe, mises en scène généralement autour d’un personnage célèbre ou inconnu.
En acceptant de réaliser leur installation à partir non pas d’un sujet mais d’un lieu comme ils l’avaient déjà fait en 2000 lors de l’exposition La Beauté au Palais des Papes d’Avignon avec l’installation Radha et Krishna, Pierre et Gilles ne se sont pas affranchis de leur « manière ». La démarche qu’ils ont accomplie à la demande des organisateurs de « La Force de l’Art 02», et de leur propre initiative en choisissant l’église Saint-Eustache, reste fidèle à leur façon de travailler, volontairement artisanale. Il a fallu trouver le modèle susceptible d’incarner le sujet voulu (en l’occurrence la Vierge Marie) puis imaginer la mise en scène appropriée.
Le produit de cette recherche joue sur des paradoxes et non pas sur des provocations. Dans cette représentation, le choix de la comédienne française d’origine maghrébine, Hafsia Herzi n’est pas un manifeste politique ou religieux. L’amoncellement de voitures disloquées mises en décharge sur laquelle elle se tient n’est pas un repoussoir. Enfin, la barrière de chantier sur laquelle elle est assise n’est pas irrespectueuse. Si la composition s’éloigne des codes esthétiques des images pieuses où il est convenu que le fond magnifie le modèle, cet environnement ne dessert pas la figure centrale. Il affirme au contraire sa prédominance.
En fait et contrairement aux apparences, Pierre et Gilles restent fidèles à une composition classique. Il n’y a pas de perspective mais une construction verticale, du chaos au ciel, mettant en évidence au centre la Vierge lumineuse et son enfant. L’attitude de la Vierge portant son enfant de la main gauche et le désignant comme le Christ de la main droite est conforme aux représentations les plus anciennes de l’iconographie chrétienne.
Dans cette composition, tout porte à croire
que Pierre et Gilles jouent sur des faux semblants. Tout en restant fidèles à des
canons classiques, ils s’attachent à démontrer
que des représentations perçues
comme archaïques peuvent produire du
nouveau. Ce nouveau ne porte pas tant
sur la forme ou sur le sujet mais plutôt
sur ce qui peut apparaître comme périphérique
qui occupe, dans cette composition
comme dans son installation, une
place particulièrement importante. C’est
peut-être là le message « d’édification »
de ces deux artistes. Du centre de Paris,
Pierre et Gilles semblent nous inviter à
porter notre regard vers ce périphérique
que nous ne considérons pas, vers nos fécondes
banlieues.
Marie Caujolle « Art contemporain à Saint-Eustache »
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