www.quartierdete.com
Le 7 Août 2010 à 23h30
tarif : 18€ 14€ 8€
Musique - Les sacrés minuits de Paris quartier d'été - Espagne
Inés Bacán
Les Liens du chant - Récital flamenco
Inés Bacán est née en Andalousie dans une dynastie gitane flamenca de longue tradition, celle des Peña de Lebrija, ou Pinini, du surnom de l'ancêtre chanteur.
Si elle a attendu de longues années avant de chanter, elle y a gagné un pouvoir : celui de se faire entendre avant même d'ouvrir la bouche. Tout en pudeur et en intériorité, elle scelle d'emblée un pacte silencieux avec le public, qu'elle invite à une traversée vers un autre temps, celui de l'intériorité. Sa lenteur particulière, sa voix forte mais retenue, rencontrent naturellement la profondeur des siguiryias et des soleas, les chants graves du cante jondo. Sans apprêts ni surenchère, elle touche le spectateur au plus juste, lui envoyant une sincérité à vif, modulant les mots jusqu'au sanglot, improvisant avec expertise sur les structures de base, ou jouant avec les silences qu'elle connaît aussi intimement que la musique.
Inés Bacán a grandi entourée de maîtres de chant, elle est l'arrière-petite-fille du légendaire Pinini, petite-nièce de la Perrata, nièce de Fernanda et Bernarda de Utrera, cousine d'El Lebrijano, soeur du défunt guitariste Pedro Bacán. Mais elle n'a commencé à chanter publiquement qu'à l'âge de 38 ans. "Dans ma famille, si tu ne chantais pas bien ou si tu n'étais pas gracieux, personne ne te prêtait la moindre attention. Et moi je n'étais pas gracieuse." Pour cela, ou parce qu'elle considère le chant comme "une longue conversation avec moi-même, que parfois d'autres peuvent comprendre", Inés se tait. Un soir de fête, après trente-huit années de silence, elle délivre un chant por solea qui laisse toute la famille stupéfaite.
Le seul fait d'être né dans le flamenco ne suffit pas à faire de chacun un artiste. Il faut, selon les anciens, une sensibilité particulière et une intégrité rare pour être à même de transmettre.
Il faut aussi, ajoutait Pedro Bacán, cette part d'inquiétude créatrice, cette conscience du dépassement de soi, ce consentement à la solitude, si on ne veut pas simplement reproduire l'art qui vous a été légué mais le porter à d'autres envergures.
Pressentant l'extraordinaire personnalité de cantaora de sa sœur, Pedro Bacán la révèle au public un soir de 1992 au festival d'Avignon, dans son spectacle Nuestra Historia al Sur. C'est le début d'une carrière atypique, fondée d'abord sur une complicité et une confiance fraternelle. En duo avec son frère ou avec la totalité de la compagnie du Clan gitan des Pinini, Inés accède aux grandes scènes internationales : l'Opéra Garnier (pour Paris quartier d'été), la Cour d'honneur du Palais des Papes à Avignon, la Biennale de flamenco de Séville...
En 1997, Pedro Bacán meurt dans un accident de voiture. On peut être veuf ou orphelin, mais il n'existe pas de mot pour qualifier celui ou celle qui a perdu un frère adoré... Inés rend hommage à Pedro en interprétant la Misa Flamenca qu'il avait créée quelques années plus tôt. Lourdement choquée, privée de son âme directrice, de son compositeur et leader artistique, la compagnie décide de se dissoudre.
Lancée par Pedro, la carrière d'Inés prend son envol. De Göteborg à New York, en passant par Casablanca, elle se produit dans des manifestations internationales majeures. Ses disques sont primés. On la trouve aux côtés des plus grands artistes de flamenco - notamment Israel Galván, qui la sollicite pour Tabula Rasa et El Final de este estado de cosas. Pourtant, elle continue d'incarner la parole contenue et explosive des plus silencieux, mélange de colère et de tendresse, de mélancolie et de feu, peut-être ce que Maeterlinck appelait "le trésor des humbles". Une autre histoire de silence, qu'il racontait ainsi : "Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant entre nous, et nous n'avons pas pu penser à autre chose. Cette vérité, c'est notre vérité sur la mort, le destin ou l'amour, et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence."
Le 31 juillet 2010 à 23h30.
tarif : 18€ 14€ 8€
Anass Habib
Chants sacrés et profanes de l'Orient
Premier concert à Paris
Si Anass Habib se déplace si facilement entre les répertoires et les liturgies, c'est sans doute parce que la musique est sa seule religion véritable. Chants soufis syriens ou chants maronites du Liban, classiques de Fairuz ou cha'abi, Pâques byzantines orthodoxes ou mélodies andalouses, il se saisit de tout avec la même ardeur. Accompagné de son seul daff, transcendant de sa voix puissante son physique fragile, il donne en partage sa foi en la musique, par-delà les classifications et les croyances.
Né dans la médina de Fès, Anass Habib est le benjamin d'une famille de onze enfants - vingt ans le séparent de sa sœur aînée. Une fratrie qui compte sept musiciens, des centaines d'heures de conservatoire cumulées, des milliers de notes jouées ou chantées... Cependant seul Anass, le petit dernier, a osé se lancer dans une carrière musicale professionnelle. Mais n'est-il pas écrit dans la Bible que les derniers seront les premiers ?
Le pouvoir de sa voix et de sa présence, il l'a éprouvé dès les fêtes de l'école : "Quand je chantais, tout le monde s'arrêtait, les autres enfants, les professeurs, les parents d'élèves. Je sentais que j'étais différent." Un jour, à la radio, il entend la diva libanaise Fairuz chanter a capella des liturgies maronites. C'est le déclic.
À ses parents qui insistent pour qu'il fasse des études "sérieuses", il concède quatre exténuantes années de littérature anglaise ("C'était comme verser de l'eau sur du sable."), et, le devoir accompli, il explose : hors la musique, rien n'est possible. Il part terminer son apprentissage auprès des maîtres syriens, dans les conservatoires de Damas et d'Alep, où il étudie le chant classique et les subtilités de la musique savante : les différents maqâmaat, les rythmes, les Mouwashahat arabo-andalous et moyenorientaux, les techniques d'improvisation du mawâl... Mais il travaille aussi la musique traditionnelle : la dabkeh libanaise, la taqtouqa, les qoudoud alépins... Au nord-ouest de Damas, il part rencontrer les pères de l'Église syriaque de la cité des monastères de Sainte-Thècle et de Saint-Serge à Maaloula et ceux du couvent Saydnaya, deux villages où les gens parlent encore l'araméen. "Je demandais aux prêtres s'ils voulaient bien m'apprendre leurs chants. Ce n'était pas trop difficile, parce que les modes sont les mêmes que dans le chant arabe classique. En revanche, les rythmes varient, même quand on chante a capella, donc je retournais les voir de temps en temps pour vérifier mon travail et ne pas faire des bêtises avec le répertoire."
Insatiable de textes et de mélodies, Anass Habib refuse de se laisser enfermer dans une typologie, dans une religion, dans un univers.
Il admire autant Fadia Tomb El-Haj et Sœur Marie Keyrouz qu'Oum Kalsoum et Asmahan. Il interprète aussi bien les chants médiévaux de l'église espagnole de Montserrat que les poèmes du Palestinien Mahmoud Darwich, mis en musique par une autre de ses idoles, Marcel Khalifé. Tant pis si cela lui vaut d'être rejeté par les sectaires d'ici et d'ailleurs, par les puristes et les chapelles. Anass, lui, cherche la beauté. "L'important, c'est de faire ressortir chaque nuance, chaque changement de maqâm, d'accéder à ce qui sort des profondeurs de la mélodie ou de la pensée." Entré en musique comme d'autres en religion, Anass Habib s'explique en une phrase : "Je crois à l'art."
24 juillet 2010 à 23h30
tarif : 18€ 14€ 8€
Deba
Chants et danses des femmes de Mayotte
En partenariat avec le musée du quai Branly et avec le concours de l’École de navigation Defim et de l’église Saint-Eustache
À Mayotte, tout fait deba : une naissance ou un bac obtenu, une fête ou la fin du Ramadan. Voluptueux et spirituel, l'art des femmes de l'île invite à un lent voyage vers une terre inconnue et exotique.
Car sait-on placer Mayotte sur une carte ? Au sud-ouest de l'océan Indien, face à Madagascar et à l'extrême sud-est de l'archipel des Comores, l'île était sur la route des navigateurs venus de la Perse et du Yémen, qui suivaient le canal de Mozambique, introduisant sur leur passage l'islam et la spiritualité soufie. Parcourue d'influences bantoues, swahilies et malgaches, la culture mahoraise a su inventer sa propre version des cérémonies arabes, des mawâlid qui célèbrent la naissance du Prophète à la méditation du dhikr.
Tout ensemble quotidien, festif et solennel, culturel et cultuel, l'art du deba est exclusivement féminin. À Mayotte, il rythme les petites comme les grandes occasions, et les jeunes filles s'y entraînent dès le plus jeune âge dans les cours d'école, ou en suivant une mère ou une cousine. Les chants et les danses se fondent sur des poèmes ou sur des hadith (épisodes de la vie de Mahomet) en arabe. Le terme de "deba" signifie "poème mystique chanté". On attribue son origine aux recueils du poète Abdourahmân Al-Dayba. Historien, érudit, écrivain né au Yémen en l'an 866 de l'Hégire (1461 de l'ère chrétienne), il est connu dans l'océan Indien comme compilateur de poèmes et auteur de récits mystiques. Chanter "des poèmes de Dayba" serait ainsi progressivement devenu, au fil des siècles, "chanter du Dayba". De fait, ces récits et poèmes datant du XVe siècle alimentent encore le deba dans sa forme actuelle.
Pour les femmes de Mayotte, c'est d'abord l'occasion de se réunir entre sœurs et entre amies, d'oublier des soucis professionnels, de mettre un salouva blanc, des bijoux, de se faire belle : "C'est un jeu et un plaisir. On commence un deba et on oublie tout." Regroupées en associations, des femmes et des filles de 5 à 85 ans se livrent aussi à des championnats devant les jurys des villages ou même, récemment, à la télévision - une récente compétition a ainsi passionné toute l'île pendant plusieurs mois.
Sous les impulsions d'une "imam" qui mène la chorégraphie, un chœur dansant, secondé par un groupe de percussionnistes assises, chante la naissance du Prophète, les heures du Soleil et de la Lune, rappelle à l'éthique, ou célèbre le retour des pèlerins. Tout en lenteur et en majesté, le chœur ondule, magnifiant la diversité dans le groupe : à chacune sa façon de reproduire le lent mouvement des vagues, à chacune son interprétation d'un même geste explosif des doigts. Jadis, les hommes des villages profitaient ainsi des deba pour repérer les fiancées potentielles...